Le retour du vieux débat chez Molière
Lundi, le 23 avril 2007 Charles FilionBon, c'est fait, le deuxième tour de la présidentielle française opposera Nicolas Sarkozy, grand gagnant du premier tour et recordman du politique avec un score de près de 33% à Ségolène Royal, candidate de la gauche venue bonne deuxième avec 25% des suffrages. Malgré l'écart entre les deux chiffres, la lutte de deux semaines promet d'être serrée, puisque les électeurs du centriste François Bayrou devront faire un choix entre les deux autres et seront activement courtisés par les deux belligérants.
Face au score de 80% obtenu par Chirac au deuxième tour des présidentielles en 2002 contre l'inneffable Jean-Marie Le Pen, il va sans dire que cette fois ce sera beaucoup plus serré. En effet, ce n'est plus comme en 2002 un vote entre le pire et le moins pire qui a favorisé la victoire de Chirac, mais bien le retour de l'éternel débat entre la gauche socialiste et pro-interventionniste de Royal et la droite nationaliste prônant une certaine "ligne dure" de Sarkozy.
Bien sûr, tout le monde le dit, le grand perdant de cette élection est bien Le Pen, quatrième en liste avec 10,5% des votes, une performance de loin en-dessous des résultats de 2002, mais le poids de ses électeurs reste non-négligeable et pourrait faire la différence, quoi que Le Pen a promit que ses électeurs "ne se vendraient pas". Pourtant, ces gens sont évidemment plus aptes à soutenir Sarkozy, puisque ses opinions en matière d'immigration, de contrôle et de surveillance des banlieues, de même que son rôle dans les émeutes qui ont secoué la France il y a deux ans ne sont pas très loin des politiques prônées par le Front National. En revanche, le taux de participation incroyable de 85% (contre 70% environ lors des récentes élections québécoises) démontre bien que les banlieues sont passées aux urnes, contrairement à l'élection de 2002. En effet, après les émeutes d'une rare intensité qui ont secoué le pays pendant plusieurs semaines dans les "cités" françaises, les intervenants locaux ont mobilisé les populations pour s'inscrire sur les listes électorales et faire entendre leurs voix par le vote au lieu de la violence. Le résultat est extrêmement convaincant, puisque c'est par milliers que les nouvelles demandes ont été enregistrées, mais selon les intervenants, il reste du travail à faire. En effet, ces jeunes et moins jeunes plus défavorisés ne sont pas passés aux urnes pour voter "pour quelqu'un", mais bien pour voter "contre Sarkozy"! Étant donné que c'est "Sarko" qui a maté les émeutes, il n'y a rien d'étonnant à cela, mais un travail de politisation des banlieues reste à faire. Mais la graine est semée, il reste à en voir germer les fruits…
Bref, le vote des banlieues, qui risque fort bien d'aller à Royal, pourrait lui aussi faire la différence entre la droite et la gauche, ce qui donnerait un poids politique à des gens qui ont véritablement besoin de se faire entendre. Évidemment, un État interventionniste est souhaitable pour eux, puisque le laisser-faire assez "lâche" de la droite face aux banlieues ne peux plus durer. Comme le disait un intervenant communautaire sur les ondes de Radio-Canada avant le premier tour du scrutin: si le choix au deuxième tour avait été entre Sarkozy et Le Pen, les banlieues auraient toutes votées pour Le Pen, parce que tant qu'à foutre le bordel, aussi bien faire un vrai bordel et repartir sur de nouvelles bases après le chaos. Et le pire, dans tout ça, c'est qu'il n'a pas tout à fait tort…